Penser sa ville comme un territoire pour vivre ensemble

Il y a un préalable à la rencontre harmonieuse des personnes et des responsables dans une ville : que la ville soit elle même ressentie comme un espace de vie ensemble.  Il s'agit là d'un sentiment d'appartenance inscrit dans l'affect des citoyens d'une ville.

Mais l'action politique du Maire et de son équipe est évidemment déterminante comme le montre Rachel Bocher, adjointe au Maire de Nantes : le rôle du Maire n'est pas (seulement) dans un laisser faire  des initiatives, mais passe souvent par un volontarisme qui sait créer des opportunités, des événements qui ont du sens pour tous.

La ville, ses techniques de prévention des conflits et de gestion de la diversité

Marc Dumont Consultant, Maître de conférences en urbanisme - Université Rennes 2

1. Organiser les sociétés du changement urbain

La ville n'est pas un cadre, un contenant composé de bâtiments et d'activités. La ville est la meilleure invention sociale pour répondre au problème de ce qui sépare les êtres humains.

Penser et aménager nos villes, c'est penser et organiser une société sous toutes ses dimensions : économiques, culturelles, sociales....
Par exemple, la gestion des distances : c'est un travail stimulant mais en même temps difficile pour un Maire . Aménager les distances, c'est réfléchir à ce qui éloigne et  ce qui rapproche; ce n'est pas seulement une question d'espace mais aussi et peut-être surtout une question de lien social et de respect des différences.

Distances et différences sont inscrites au cœur de la vie sociale. Elles en sont une des alchimies fragiles ; elles peuvent faire vivre la vie sociale comme la détruire. Créer du lien social, faire vivre une organisation urbaine demande beaucoup d’imagination, de disposer d’une vision et de principes, et de les mettre quotidiennement à l'épreuve.

Le politique est celui qui s’attache à transformer des dissensions en consensus ou en compromis, des divisions en relations. C’est un véritable défi face à des sociétés urbaines qui connaissent une transformation accélérée, avec un brassage social intense, une diversité culturelle considérable, des changements urbains majeurs : croissance urbaine, nouvel ordre économique, crise sociale, incertitudes du futur.

Ce défi n'est pas insurmontable, il est à considérer sans naïveté ni fatalisme ou défaitisme. La ville ne détruit pas le lien social : elle constitue au contraire une opportunité unique pour rassembler plutôt que diviser, mélanger plutôt que séparer. Produire une ville dans laquelle tous se retrouvent et trouvent leur place est une affaire d'arbitrages entre différentes options.

2. Clarifier les priorités en matière de vie urbaine : la ville rassemblée ou l'urbain fragmenté ?

La vie urbaine se fait autour de trois composantes fondamentales : la mixité sociale et fonctionnelle, la densité et la diversité. Plus les villes sont denses, plus l'intensité de ce qui y est vécu est forte, plus elles évitent les formes d'isolement et de clivages sociaux produit par l'étalement urbain. Plus les villes entretiennent et développent leur diversité, plus elles renforcent leur vie culturelle; elles deviennent alors  attractives et offrent des conditions de vie acceptables pour tous. Plus les villes font le pari de la mixité, moins elles souffrent des différentiels socio-économiques et des écarts de revenus.

La combinaison de ces composantes suppose de choisir entre des modèles de villes souhaitables qui constituent autant de choix politiques : soit la ville rassemblée, soit l’urbain fragmenté.

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3. Exploiter l'espace public, comme une véritable machine à produire du lien social

L’autre option, c’est l'espace public. La tendance à se retrouver entre-soi est inhérente à toute société. L'extrême changement urbain produit des formes d'entremêlement, des pertes de repères, des mélanges de cultures, et une très forte hétérogénéité sociale et spatiale. Dans ce cadre, l'altérité surprend, dérange, effraye. Elle est vécue comme une menace accentuée par la puissance des clivages économiques et des formes d'exclusion sociales qu'ils induisent.

L'entre-soi et l'homogénéité sociale rassurent ; mais en même temps elles appauvrissent et renforcent le sentiment d'insécurité ; les formes de ghettoïsation auto-entretiennent dans des spirales négatives les parties les plus opposées de l'échelle sociale. Le passage de la différenciation sociale à la ségrégation spatiale voire à la sécession est une tendance facile. Il est beaucoup plus exigent de suivre le cheminement inverse, de prendre à rebours la segmentation sociale.

Le développement de politiques de mixité urbaine, d'équité dans l'accès aux services urbains en est une première option, lourde à entreprendre. Il en est une autre, l'espace public.

L'espace public n'est surtout pas qu'un support matériel. C'est un lieu dans lequel les différences d'une société apparaissent et se confrontent. Produire des espaces publics, c'est rechercher un équilibre toujours à redéfinir entre les contradictions inhérentes à la vie sociale : entre l'homogénéité et l'hétérogénéité sociale, entre l'ouverture et la fermeture, entre le tout interdit et le tout permissif, entre la possibilité de se poser et l'impératif de circuler, entre les plus jeunes et les plus âgés, entre les plus riches et les plus pauvres.
L'espace public révèle ces contradictions au cœur du lien social mais il permet aussi d'agir sur elle : veut-on des espaces parfaitement pacifiés ? ou des espaces d'affrontements ? Veut-on des espaces réservés à un seul usage, le bon usage codifié et officiel, ou des espaces laissés à l'arbitraire de l'absence de régulation ? Veut-on des espaces conformes aux standards internationaux de la mondialisation, ou bien des espaces du repli identitaire ?

Le politique a la capacité d'agir sur chacun de ces curseurs, espace après espace, pour chercher à y produire la sécurité, l'esthétique, mais aussi l'hybridité, le frottement.

Avec certitude, le politique gagnera toujours à accompagner des lieux moins programmés mais plus générateurs de lien social, plutôt qu'à sur-programmer des lieux qui seront désertés. Mieux vaut rechercher les voies réelles qui existent entre l'hyper-contrôle de lieux publics vitrines, et le laisser-faire des espaces communs privatifs laissés à la libre-organisation privée.
Il faut en effet arbitrer entre l'importation de modèles d'espaces publics à l'européenne et par trop figés, et le développement d'espaces d'initiatives culturelles locales.

Quatre dimensions caractérisent la force de l’espace public sur le lien social :

  • son ouverture (accès à tous/limité),
  • la place prise par les règlements,
  • la possibilité laissée à la société de s’autoréguler par elle-même (auto-ajustement),
  • la capacité de l’espace à produire de la surprise et de l’inattendu.

4. Identifier de vrais porte-paroles de la société urbaine

Organiser le lien social dans vos villes, c'est aussi réfléchir à des processus de gouvernance ouverts, souples, mais régulés. Le Maire a tout intérêt à laisser sa place à l'expérimentation accompagnée, pour que s'exprime la compétence réflexive des habitants : c'est elle qui leur permet au mieux de mettre en œuvre, à leur manière, des manières d'habiter les villes, de se les approprier, de s'y identifier.
Il s'agit d'intégrer les voix des habitants, mais pas toutes, ni sans méthodes. Dans les conflits d'aménagement, il est utile de repérer les plus discrets qui seront probablement les meilleurs porte-paroles d'une expression commune. Il faut donc éviter de se replier sur la défense d'un intérêt particulier ou d'un seul groupe.

Addendum : lorsque les espaces du lien social font défaut.

Cas 1 : Saifi Village, Beyrouth (Liban), l'espace « public » vitrine de luxe.

Ce site est le résultat de la reconstruction d'un quartier central détruit par la guerre, obtenu exclusivement à partir d'investissements privés. Ils visaient la création d'un objet de « consommation ostentatoire ». C'est l'exemple emblématique d'une privatisation de l'espace public (espace commun privatif) ayant de fait aussi abouti à la création d'un quartier « vitrine ». La société d'aménagement Solidere qui a été en charge de sa réalisation et de sa gestion, y a imposé des comportements contrôlés, normés.
Ce cas témoigne de la réduction de la diversité sociale et urbaine : des commerçants affilés à la société d'aménagement, avec une image de luxe maîtrisée, un label "Quartier des artistes" imposé par Solidere. L'ouverture à la diversité a été quasiment nulle. Ce cas témoigne d'un espace public fermé, standardisé, et dont l'aménagement autant que la gestion reste du seul ressort d'opérateurs privés.

Cas 2 : Le Geneva, Le Caire (Egypte), l'espace privé commun à défaut d'espace public.

Dans les années 1990, de nouveaux lieux de consommation et de loisirs se sont multipliés au Caire, autour d'enseignes commerciales relevant de partenariats (joint-ventures) entre capitaux privés égyptiens et capitaux étrangers. Ces enseignes fonctionnent selon un système de licences détenues par un groupe égyptien (Consolidated Casuals possède par exemple Naf-Naf, Daniel Hechter et Mexx).

Elles se sont installées dans les rues des « nouveaux quartiers d'affaires » et aux abords des zones touristiques (grands hôtels internationaux), ainsi que dans les couloirs des malls commerciaux. Souvent associés à des complexes hôteliers gigantesques (par exemple le long de la Corniche de Boulaq), ces centres commerciaux se développent aussi dans des quartiers de classes moyennes qui n'appartiennent pas aux « centralités d'affaires ». C'est le cas au Genena (le jardin) - à Madinat Nasr, au nord-est du Caire, complexe d'abord fortement surveillé et très contrôlé (filtrages vestimentaires). Tout en participant au mouvement de privatisation de la ville ces malls rivalisent d'offres (patinoires, cafés, restaurants, cinéma).

Ils attirent une jeunesse qui les fréquente moins pour consommer (elle n'en a pas les moyens) que pour profiter de ces lieux de rencontre. Elle jouit ainsi d'une relative liberté dans des espaces emblématiques et dans un contexte de disparition progressive des espaces publics urbains à cause de systèmes de règlements excessifs.

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